peintures.

24 juin 2006

l'oedipe fondateur de Freud vu par Le Caravage

Le texte qui suit a été écrit, au départ, dans l'esprit d'un journal. Il a ensuite bifurqué sur une étude du Caravage. C'est peut être un texte trop long pour le format du blog, ce qui lui donne un aspect rébarbatif qu'il n'a pas , je lecrois.

  • alors pourquoi ce texte ? pour me faire plaisir? non, parce que je viens de travailler sur une figure du caravage qui m'obsède depuis longtemps et que je viens de comprendre qu'il y a un contenu oedipien dedans. Il y est question d'un ancetre assassiné...

  • J’avoue, j'ai souvent l'intelligence qui sommeille. Je me rends compte bien après une peinture de son sujet. Je sais quand je touche quelque chose, je sais quand il y a quelque chose dans le pot, mais je refuse l'analyse lucide parce qu'elle m'éloignerait de l'action. Je ne traite pas un sujet, je suis le sujet.

    J'ai remarqué une influence certaine de mes lectures sur mes peintures. Je lis depuis quelques temps un bouquin de Haruki Murakami "Kafka sur le rivage". Je fais partie du cercle des amoureux de murakami. Pour ainsi dire, je le prendrai (plus que son empereur) pour un dieu vivant.
    Mais à ma grande honte, j'ai cette fois ci beaucoup traîné dans cette histoire et j'ai passé la moitié de l'hiver à le lire épisodiquement. J’avais beaucoup de difficulté à coller à l'intrigue, j'avais parfois l'impression qu'elle se volatilisait sur mon passage, quelle s'évanouissait lorsque je m'endormais.
    En même temps que cette lecture morcelée, je faisais des peintures. Et après mon expo à EXPRMNTL j'ai brusquement décidé d'entreprendre une série de peintures d'après "le martyre de saint Mathieu"du Caravage. J'avais l'impression que j'allais m'attaquer maintenant au vrai travail. Ça m'arrive de temps en temps, cette conscience, une voix confuse qui me dit : "Tu n'as pas attaqué ton vrai sujet, tu es venu à la peinture, il t'a fallu apprendre, apprendre comme il faut, sans renoncer à rien, sans céder au savoir-faire, il a fallu apprendre ce qu'est une oeuvre d'art en général, la question du point de vue, du narrateur, de la différence entre l’œuvre et l'analyse. Confusion entretenue par un certain milieu contemporain, mais j'y reviendrai, et donc tu es peintre, tu montres certaines choses, mais au fond tu composes beaucoup avec les tendances du milieu.
    Dans ces moments je me dis qu'il est temps de dire les choses telles qu'elles sont, sans la contrainte des règles ambiantes du milieu.

    Et pour cela je dois faire un effort qui ne le parait pas. Je dois renoncer au préalable à l'assentiment du milieu ce qui correspond à un hara-kiri pour un artiste très méconnu dans mon genre..Les institutionnels de la culture sont des tètes biens faites. Recrutés dans diverses grandes écoles, ils font rarement confiance a leur sensibilité qu'ils ont recouverte depuis longtemps sous une bonne couche de certitudes simples. ils font autorité on se demande pourquoi puisqu'ils n'ont jamais révélé quiconque, qu'ils n'ont jamais constitué une collection courageuse qui se soit révélé visionnaire.


    Pour revenir au sujet, cette oeuvre de Caravage fait partie de celles qui sont toujours là, en moi. De celles qui sont des pierres sur lesquelles s'est bâti mon savoir, mais aussi ma révélation des possibilités de ce qu'est le monde. De ce qu'est l'esprit humain, des forces sous-terraines qui l'animent.
    Cette peinture est intrigante parce que l'action évidente qui s'y déroule me semble dissimuler un secret d'autant plus insidieux que la clarté de la scène ne le laisse pas supposer. Un jeune homme, beau comme un dieu de la mythologie ou bien comme un de ces éphèbes d'Olympie, assassine saint Mathieu, un bel homme âgé habillé de vêtements sacerdotaux magnifiques. L’espace est très étrange, faiblement éclairé, le sol est constitué de blocs massifs surgissant du sol qui reconstitue l'illusion d'un autel. Mais un autel dangereux, instable ou les acteurs se maintiennent difficilement, ils sont posés sur la terre ferme, mais une terre aussi mouvante qu'une mer qui menace de vous engloutir. C'est un tableau ou les vivants sont presque autant en danger que l'homme assassiné. C'est un autre radeau de la méduse et c'est le crime qui sera source de la vague qui va submerger la civilisation.

    Le personnage central, cet éphèbe meurtrier, en même temps, n'est pas une figure démoniaque. Il y a dans son geste une sorte de rectitude et d'honnêteté qui donne à penser qu'il n'agit pas comme un tordu et qu'il assume pleinement son acte. Il a le torse nu, il s'est mis à nu, tel qu'il est ..C’est ça, il est totalement lui-même, dans sa folie meurtrière. La scène est là: ce patriarche revêtu de somptueux habits, qui représente l'autorité morale, assassiné par ce jeune homme saisi d'une irrépressible pulsion meurtrière.

    Pour compléter la scène deux éléments d'importance: un jeune enfant de chœur s'enfuit Une terreur extrême se lit sur son visage, la terreur d'avoir vu l'irréparable, la terreur de l'insoutenable vérité. Cette débauche de sensualité, ces corps quasiment nus combinées au meurtre de l'autorité morale du patriarche. Voila tout simplement l'analyse que je n'avais pas eu la volonté de conduire.
    Je dois à présent en venir au livre de murakami. Parce qu'il est , de la même façon, construit sur une dérive oedipienne.
    C’est donc ainsi, qu'au moment ou je tente d'aplanir ma pratique dans un sens plus consensuel a ce que le milieu approuve , en particulier quelque chose de factuel comme on dit, quelque chose qui montre des faits et des états, qui s' hypertrophie avec sa détestation de l'humanisme et donc son refus d' une pensée adulte, que revient vers moi l'envie de replonger dans les grands mythes.
    Jusqu'a présent j' ai parlé du Caravage, de l'intelligence avec laquelle il traite d'un thème au départ religieux, mais je n'ai pas dit le génie du Caravage, ce qui fait, entre autre, que l'on reste scotché à ces figures, à leur incroyable mélange de brutalité et de raffinement, à sa manière inégalée d'évoquer l'infini sensualité de la vie qui transpire par tous les pores des acteurs avec , en même temps ce sentiment d'une fatalité morbide. Je reviens à ce jeune homme, à son bras de fer, à son épée bien entendue phallique, à son attitude qui fera penser à celle de certains minotaures dePicasso..

    C'est une attitude clé de Caravage: la tête comme rentrée dans le corps, de sorte qu'elle soit intégrée au bloc corporel. La partie la plus haute du personnage, se trouve constitué par l'épaule. En insistant sur l'épaule et non sur le visage qui de toute façon s'est soudé au corps; en insistant sur la fonction mécanique d'une articulation comparable à un instrument de levage, il nous révèle la machine humaine. Une machine qui accomplit une tache sans hésiter: Depuis le sommet de l'épaule on descend en ligne droite, on suit le cou, puis le visage et, dans la continuité, vous longez le bras jusqu'a celui de saint Mathieu par lequel se poursuit le mouvement, le bras gauche de l'écclésiastique refermant ainsi la figure par les pieds de l'assassin. Comme on dit: la boucle est bouclée; la victime et l'assassin emportés dans la même danse.

    D'autres détails persistent à me fasciner qui sont également un concentré d' obsessions caravagesques: L' oreille rouge, presque vermillon témoignant de l'afflux sanguin. Des visages et des corps par contre exsangues, travaillés par des jaunes sulfureux et des teintes verdâtres. Le raffinement du pagne de l'assassin surprend dans la sauvagerie ambiante.
    Si ouvragé, fait de lignes très fines et continues qui s'enroulent sur elle-même en escargot. Il est large, il englobe le nombril et la chute du tissu , évoque sans trop se cacher le pénis. Il est temps de revenir à ce qui nous préoccupe, au thème oedipien qui est le centre de l’œuvre. Les acteurs sont en présence pour le règlement du conflit oedipien: L'homme jeune est l'assassin. sa détermination évidente dans sa nudité. Au symbolisme phallique s'ajoute celui du cordon grâce à l'enroulement du pagne. Mais on aurait tord de contenir l'interprétation dans le cadre strict du règlement personnel d'un conflit parce qu'il s'agit sans doute de bien plus ,de l'effondrement ou de la naissance d'une civilisation. Parce que les témoins sont en nombre, qu'ils sont parti- prenante et qu'ils devront faire avec le meurtre du père. Que va t'il se passer ensuite? comment feront les fils pour construire, pour vivre dans une civilisation construite sur le crime?
    Freud l'a dit, Caravage l'a montré par un double mouvement mettant en jeu des forces antagonistes qui tient à ceci: Un ange est placé juste au-dessus du saint, qui lui tend un rameau. Le mouvement même du bras de l'assassin, dans sa volonté d'enfoncer vers la terre, dirige paradoxalement le bras du saint vers la branche que lui tend le chérubin. C'est en alignant l'un avec l'autre que va se produire le fait extraordinaire, que l'action d'enfoncer va se conclure par une paradoxale élévation. C'est ainsi que les fils vont vivre: dans le culte de l'ancêtre assassiné.



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Né en 1955 à Paimpol, Vit et travaille à Rivesaltes